#2 - L'effet rebond, késako ?
De quoi parle-t'on finalement quand on évoque l'effet rebond ? Qui est-il, quelle est son histoire, quelle est son œuvre ?
Un peu d’histoire
Dans les années 1860, le Parlement Britannique, alors inquiet de l’épuisement des ressources en charbon sur le pouvoir industriel britannique, a demandé ce que l’impact en soit étudié. En 1865, l’économiste Sir William Stanley Jevons publie d’étonnants résultats dans son ouvrage The Coal Question (Sur la question du charbon).

Débutant son ouvrage en reconnaissant et décrivant le rôle prépondérant du charbon dans le développement économique et industriel de la Grande Bretagne, il affirme aussitôt que ce développement est contraint, notamment du fait de ressources limitées et d’une croissance trop rapide : un peu comme les limites à la croissance du charbon, plus d’un siècle avant le fameux rapport Meadows de 1972.
«Sommes-nous sages en permettant au commerce de ce pays d'augmenter au-delà du point auquel nous pouvons le maintenir longtemps ?»
Extrait de The Coal Question - ils se posaient déjà de bonnes questions sur la “croissance infinie”
Chargé d’étudier les impacts de la consommation et de la croissance de la population sur la déplétion des ressources en charbon, ainsi que des solutions pour atténuer les conséquences de la déplétion de ces ressources sur les populations, Jevons a établit le constat suivant :
«On entend souvent dire que la pénurie de charbon sera comblée par de nouveaux modes d'utilisation efficaces et économiques. […]
C'est une confusion d'idées que de supposer que l'utilisation économique du combustible équivaut à une diminution de la consommation. C’est l'inverse qui est vrai.»
Extrait de The Coal Question
C’est ainsi qu’est né ce que l’on appelle le paradoxe de Jevons : utiliser le charbon de manière économique équivaut à une augmentation dans sa consommation !
Il va même plus loin en affirmant que, de manière générale, «le progrès d'une branche quelconque de fabrication excite une nouvelle activité dans la plupart des autres branches, et conduit indirectement, sinon directement, à des incursions accrues dans nos gisements de charbon.» (c’est l’effet rebond indirect, dont je vous parle juste en-dessous 👇🏻)
NB : Jevons parlait ici notamment de l’usage industriel du charbon, représentant 2/3 de la consommation nationale à cette époque. Selon lui, ce paradoxe ne s’appliquait pas sur la consommation individuelle. Pour le charbon, je suis plutôt d’accord, pour le reste, on en reparlera 😉
Comment définir l’effet rebond ?
L’effet rebond découle de l’observation du paradoxe de Jevons, applicable à de nombreux autres secteurs.
La définition de ce phénomène que je trouve la plus claire est celle de l’économiste François Schneider : l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie, ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques, liées à l’effort, au danger, à l’organisation, etc.
Il est important de noter que, si le paradoxe de Jevons a été mis en exergue sur le sujet économique, l’effet rebond s’applique à toutes les limites à la consommation qui seraient levées d’une manière ou d’une autre.

L’effet rebond direct
C’est le cas expliqué jusqu’à présent : une innovation sur un produit ou un service nous fait consommer plus de ce même produit ou service.
Par exemple, lors que les trains à grande vitesse ont été mis en service, augmentant la vitesse du moyen de transport, le résultat attendu était une baisse du temps de trajet. Sauf que les voyageurs n’ont globalement pas profité de cette réduction de temps de trajet, mais ont changé leur manière de voyager et se sont mis à aller plus loin, gommant la réduction temporelle permise par la technologie TGV.
Le développement du transport (individuel et en commun) a des conséquences assez fortes sur l’emploi local, puisque de plus en plus de personnes se sont mises à travailler loin de leur commune de résidence : «la dissociation de la commune de résidence et de celle de travail est devenue la norme.»

Un autre exemple est celui de la rénovation énergétique des bâtiments. Un cas très éloquent est celui de l’Allemagne, qui a dépensé plus de 340 milliards d’euros dans la rénovation thermique depuis 2010 afin de baisser l’empreinte carbone liée à la consommation énergétique des logements.
Sauf que les changements de comportements liés aux économies que permettait la consommation - chauffer ou rafraîchir est moins coûteux lorsqu’un logement est bien isolé -, auxquels s’ajoute une augmentation des appareils électriques utilisés dans un appartement, ont fait que la consommation énergétique d’un foyer allemand est passée de 131 kWh/m².an à … 130 kWh/m².an.
De quoi questionner les milliards investis.
L’effet rebond indirect
On pourrait se dire qu’il “suffit” de se mettre une limite de consommation pour ne pas succomber à l’effet rebond. Déjà, plus facile à dire qu’à faire.
Ensuite, ce serait oublier son petit frère : l’effet rebond indirect.
Dans ce phénomène, les économies (de temps, d’argent, d’énergie, etc.) faites grâce à une innovation de produit ou de service sont utilisées pour augmenter la consommation dans un ou plusieurs autres produits ou services.
Par exemple, lorsque l’on économise de l’argent en achetant moins de fast fashion, ou en mangeant moins à l’extérieur, cet argent va très probablement être dépensé ailleurs, parfois dans un poste plus émetteur.
Autre exemple auquel je dédierai tout un numéro : Vinted.
Si la solution a démocratisé la seconde main, elle manque un peu de sensibilisation sur le fond du problème, ce qui fait qu’on se retrouve avec une avalanche de produits de la fast fashion sur Vinted, ou encore de personnes qui hésitent moins à acheter du neuf, car “si ça ne me va pas, je le mettrai sur Vinted”.
J’ai d’ailleurs réalisé mon mémoire de Master de recherche sur l’effet rebond dans l’économie circulaire, avec Vinted comme étude de cas. Retrouvez mon mémoire ici.
Il existe de très nombreux types d’effets rebond, chacun avec leurs exemples, que j’explorerai plus en détails avec Laetitia Bornes cet été, on en reparle très vite 😉
En conclusion
«C'est l'économie même de son utilisation qui conduit à sa large consommation. Il en a été ainsi dans le passé et il en sera ainsi dans l'avenir.»
William Stanley Jevons - Extrait de The Coal Question
Il y a 160 ans, Jevons alertait déjà sur le fait que l’efficacité énergétique augmentait la consommation.
En 2003 (j’avais 3 ans 👶🏻), François Schneider écrivait «Comment se fait-il que la planète soit dans un état pareil malgré toutes les avancées scientifiques, malgré toutes les technologies “propres” ?».
Est ce qu’en 2050, on se demandera de même pourquoi, en dépit de toutes nos technologies, nous n’avons pas su freiner les dérèglements environnementaux et les emballements du climat ?
Nous avons déjà la réponse et, heureusement, les solutions existent.
J’en ai à vous proposer - comme l’effet débond par exemple -, et si vous en avez en tête, ajoutez les en commentaires 💬
On se retrouve le mois prochain pour parler énergie et postulat de Khazzoom-Brookes, entre autres ⚡



Y-a-t-il une explication psychologique à l’effet rebond ? Une tendance à maintenir un “budget d’effort” ou un “budget de contrainte” stable (si on est habitué à faire 45 minutes de transport, on conserve cette durée même si on peut faire mieux avec moins d’effort)
Bonjour, merci pour cet article ! Est-ce que l'effet rebond est inévitable dès lors que l'on génère un gain? C'est-à-dire que tout gain est irrémédiablement "réutilisé" pour augmenter autre chose? Ce qui renvoie à la question de Romain sur les mécanismes psychologiques (ou culturels?) de ce comportement. Est-ce qu'on pourrait imaginer tirer partie de cet effet pour susciter la croissance d'usages plus "écologiques"?